DUPUY & BERBERIAN
extraits
1994 - n°30
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Le troisième album de Monsieur Jean a pour titre Les Femmes et les Enfants d’abord. Cela signifie-t-il que M.Jean se marie et va avoir des enfants?

CB : Pour l’instant, on ne sait pas, mais c’est possible. En tous les cas, à la fin de ce troisième album, il rencontre peut-être le grand amour et il commence une liaison qui a l’air plus importante que celle qu’il a déjà connue.

On ne sait pas encore comment on va le retrouver dans le 4 ème album; il peut y avoir une très grosse ellipse, soit déjà divorcé avec un enfant, soit en train de s’installer avec cette fille, soit de nouveau célibataire. On ne sait pas encore. Mais c’est un sujet qui nous intéresse de voir un jour Monsieur Jean en père de famille. C’est de toutes façons une expérience que nous vivons chacun personnellement et il faudra bien la retranscrire, puisque nous nous servons de ce que nous vivons et de ce que vivent nos amis pour trouver des histoires à ce pauvre M.Jean, qui nous sert d’exutoire à nos petits malheurs.

Vous nous dites que ce n’est qu’à la fin de l’album qu’il rencontre ce qui pourrait être l’amour de sa vie, mais tout au long de l’album, il croise femmes et enfants?

PhD : Il en est complètement assailli tout au long de l’album. Monsieur Jean est un des derniers de sa génération a être encore célibataire. Autour de lui, ses copains se marient, ont des enfants, ou bien comme Félix vivent avec une femme qui a déjà un enfant et le considère comme le sien. Il y a les parents de M. Jean qui posent des questions pour savoir quand ils deviendront grands-parents. Il vit donc dans ce contexte et tout le monde autour de lui remarque qu’on ne lui connait pas de copine.

CB : Il y a les personnages de Jacques et Véronique qui viennent d’avoir des jumeaux. Par rapport au tome 2, Les Nuits les plus blanches, Jean est passé de l’autre côté de la trentaine et se pose des questions sur son avenir. Il ne peut pas continuer éternellement sa vie d’adolescent attardé. Il aime cette liberté, mais aussi quelques fois cette solitude commence à lui peser. Des éléments extérieurs commencent à se mettre contre lui, l’obligeant à changer de vie, à changer d’appartement par exemple, il se retrouve alors aux prises avec les dures réalités de la vie quotidienne.

Au début, à sa création, M. Jean était un personnage intemporel, qui a maintenant une véritable existence, il va donc pouvoir vieillir.

PhD : Non, ce n’est pas tout à fait ça. Il passe un cap d’insouciance tardive. Autant à une époque, les gens perdaient leur insouciance et leur adolescence plus tôt, autant notre génération est pleine d’adolescents attardés. La trentaine est alors l’occasion de faire le passage vers l’âge adulte et cela coïncide souvent avec le fait de vivre avec quelqu’un et d’avoir des enfants.

CB : Jean n’est pas un personnage intemporel, dans le premier album, L’amour, la Concierge, Jean nageait en pleine insouciance, menait une vie totalement libre de toutes responsabilités, et ses problèmes se limitaient à perdre sa Carte Bleue ou à éviter la concierge qui lui cherche des poux dans la tête… Cela correspondait à l’insouciance de nos 25 ans où on ne se posait pas trop de problème.

Dans le second album, Les nuits les plus Blanches, il y a cet espèce d’élan nostalgique qui le frappe de plein fouet, parce qu’il est confronté à ce passage de la trentaine. Une première crise, avec son regard en arrière et cet épisode qui se passe au Portugal, où il perd le livre que lui a offert sont grand-père, l’anthologie de poésie, et dans ce livre, il y a la lettre qu’il avait écrite à 17 ans à l’homme de 30 ans qu’il serait un jour.

PhD : Il s’aperçoit aussi qu’il est à un âge où il n’a plus seulement des souvenirs d’enfance mais aussi des souvenirs d’adulte. Des souvenirs assez anciens où il était déjà adulte, et ça le perturbe énormément.

CB : Les thèmes développés dans les albums deviennent de plus en plus pointus, M. Jean traverse des crises moins anecdotiques, plus profondes, plus en phase avec l’évolution des personnages. À trente ans, on n’est pas confronté aux mêmes problèmes qu’à 25.

Je parle en généralités, mais j’ai tort de le faire car il s’agit en fait d’une expérience personnelle limitée à notre génération et pour les gosses de 17 ans aujourd’hui c’est sans doute différent, à cause de l’époque beaucoup plus difficile dans laquelle nous vivons. Jean est effectivement un privilégié de ce point de vue, il n’a pas de véritables besoins d’argent. Il habite un appartement qui ne lui coûte pas trop cher, il se suffit de peu. Sa richesse, c’est le temps libre, sa disponibilité, pouvoir accorder du temps et de l’importance à ses amis ou à ses rencontres amoureuses.

En trois albums, vous connaissez mieux votre personnage, comptez-vous le faire vieillir ou bien allez-vous faire plutôt comme fait Frank Le Gall avec Théodore Poussin, des albums avec une chronologie disparate.

PhD : Il est encore un peu tôt pour répondre à cette question, il est très difficile de savoir ce que l’on sera dans 10 ans, si l’on continuera à dessiner M. Jean et s’il aura vieilli de 10 ans. En revanche, l’envie est présente, nous avons tous les deux envie de pouvoir y arriver et que ça se passe bien, que les lecteurs puissent suivre. D’un autre côté, il ne peut pas vieillir plus vite que nous, il faut donc nous laisser un peu de répit.

CB : M. Jean a, en vieillissant, le visage qui change. Il a maintenant des rides sur le front et autour des yeux.

Vos BD s’adressent a priori à des gens qui ont le même type de problèmes que M. Jean, on imagine donc que votre public à votre âge, vit dans un milieu proche du votre, à Paris…

CB : Je vous arrête tout de suite. Ce côté parisien est un faux problème, je pars du principe que toutes les grandes villes se ressemblent, il y a une culture urbaine qui ne s’arrête pas à Paris. Jean est plutôt un citadin, habitant une grande ville. Je ne vois pas de différence entre Bordeaux et Paris par exemple.

Peut-être un vie nocturne différente?

PhD : Je suis persuadé qu’à Toulouse ou à Bordeaux, les gens sortent entre eux, font la fête dans des endroits branchés.

CB : Je ne pense pas qu’il n’y ait que les parisiens qui soient confrontés aux démons de la nostalgie, et qui aient peur de vieillir et qui vivent des histoires d’amour et d’amitié. Je ne pense pas que ce soit le privilège des parisiens, ou alors je ne comprends pas.

Si Jean est écrivain, c’est premièrement parce que l’on a choisi un métier qui se rapproche du notre, deuxièmement pour lui donner une disponibilité, éviter que Jean ne jongle avec des horaires de bureaux… Les thèmes que l’on veut développer ne sont pas en plus des thèmes liés au monde du travail. Cela ne nous intéresse pas de décrire la vie de bureau qu’on ne connait pas en plus. On se réserve cette possibilité avec des personnages annexes comme Félix ou Clément, mais les thèmes choisis sont plus généraux pour le moment : l’amour dans le premier album, la nostalgie dans le second et la femme et les enfants dans le troisième. Ce sont des thèmes qui exigent de la part du personnage une certaine disponibilité, un peu comme Tintin qui est reporter uniquement pour pouvoir voyager.

Sauf que l’on n’a jamais vu Tintin écrire un seul article, alors que Jean écrit…

CB : Jean a écrit un bouquin mais on ne le voit pratiquement jamais en train d’écrire. La plupart du temps il se balade dans les rues les mains dans les poches. Ce qui fait actuellement la spécificité du personnage, c’est qu’il est trentenaire, disponible et citadin. Le côté parisien est un choix imposé dans la mesure où nous vivons tous les deux dans Paris et qu’il est plus simple de dessiner ce qu’on a sous les yeux.

PhD : Vous parliez de Tintin qui est effectivement un personnage un peu stéréotypé, il y a des choses chez lui un peu vagues (la ville où il habite, son métier, son statut familial). Nous n’avons pas envie de travailler ainsi, nous avons envie que le personnage soit précis, on ne va donc pas le mettre dans une ville symbolique genre mégapole d’un pays européen non défini.

CB : Nous avons fait cette erreur avec Henriette, nous aurions dû davantage typer le quartier où elle vit, un quartier de banlieue ainsi que l’époque où elle vit.

PhD : Dans Henriette, les téléphones sont modernes mais les voitures datent des années 50. Alors que dans M. Jean, un personnage comme Clément travaille dans la publicité, change souvent d’appartement et roule en Twingo, mais dans 2 ans ce sera dans une autre voiture. En même temps, ça type le personnage et c’est ce qui permet de s’y attacher et de comprendre tout ce qui n’est pas dit dans le personnage, mais qui existe.

Propos recueillis à Paris le 6 juin 1994 par Philippe Morin, Dominique Poncet et Pierre-Marie Jamet et corrigés par Charles Berbérian en juillet 1994.