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BILAL
entretien
1984 - n°17
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LAURIE BLOOM

Enki Bilal, pouvez-vous vous expliquer la technique employée dans votre dernier album, L’Etoile oubliée de Laurie Bloom (Autrement éd.)?

C’est une technique simple à base de dessin et de peinture sur photos noir et blanc, j’ai utilisé mes photos de Los Angeles, faites à l’origine pour servir de documentation. J’ai décidé de les retravailler, de les peindre et d’y intégrer des personnages. Il a simplement fallu trouver un moyen de faire adhérer la peinture et toutes les techniques que j’emploie sur le papier plastifié des photos. Dans mon esprit ce bouquin ne devait pas ressembler à ce que j’avais fait précédemment, et comme les délais de réalisation étaient très courts, cette technique s’est avérée idéale. Sa rapidité d’exécution et son efficacité ont permis de préserver une sorte de fraîcheur journalistique qui me paraissait essentielle.

Cette technique rappelle celle du glass-painting que vous avez employée pour les décors du film La Vie est un roman d’Alain Resnais. Dans le glass-painting, c’est le décor que l’on rajoute aux personnages, alors que dans Laurie Bloom, ce sont les personnages que l’on rajoute au décor.

Exact. Tout cela se tient sans doute, et il est possible que si je n’avais pas fait le travail de décors sur La Vie est un roman, je n’aurais pas eu l’idée de cette démarche pour Laurie Bloom. Il y a un côté multi-plans dans ces photos repeintes, avec les personnages rajoutés au premier plan, un côté reportage télé aussi et surtout peut-être un clin d’œil à Peter Watkins qui malheureusement ne tourne pratiquement plus et dont les films avaient cet aspect reportage-fiction.

Cette technique a-t-elle déjà été utilisée auparavant, ou l’avez-vous inventée?

Je ne pense pas avoir inventé quoi que ce soit, j’ai simplement adapté un procédé. La photo repeinte, retouchée et traficotée, ça se pratique depuis qu’existe la photographie. En BD, d’autres gens l’ont fait, différemment, avant moi (Bazooka notamment).

L’emploierez-vous pour d’autres BD?

Oui, mais bien évidemment, pas de façon systématique. Cette technique peut permettre d’étendre mon registre aussi bien sur le plan graphique que sur le plan narratif … Je l’utiliserai dès ma prochaine histoire …

Lorsque vous colorez un bâtiment, une voiture ou même des personnages, avez-vous des références de couleurs? Autrement dit, la couleur que vous donnez à l’immeuble Coca-Cola de Los Angeles est-elle réelle, et le ciel de Californie est-il du même bleu que celui que vous avez employé?

Ma volonté dès le départ a été de faire des photos noir et blanc pour justement oublier toute référence de couleur.

Cela dit, pour l’immeuble Coca-Cola, je ne me suis pas planté, c’est à peu près cela, mais tout le reste a été réinventé avec des souvenirs plus ou moins précis. Le but était de parler de Los Angeles avec un décalage par rapport à la réalité, c’était cela qui nous paraissait intéressant à Christin et à moi. Le bouquin est basé sur un mensonge perpétuel, sous-jacent, tant au niveau du récit qu’au niveau du graphisme. Si l’on veut avoir une idée précise et définitive de Los Angeles, il faut y aller.

Justement, l’idée que vous vous en faisiez était-elle conforme à la réalité?

Dans un premier temps, la vision de Los Angeles correspond tout à fait à ce que l’on voit sur des photos ou des films. Quand on finit par gratter un peu, quand on pénètre la ville, il y a des surprises, un enrichissement, il y a tout ce qui fait qu’on ne peut pas voyager chez soi en pantoufles.

Le fait d’avoir travaillé pour les éditions Autrement, c’est-à-dire pour Henri Dougier, qui est considéré comme un éditeur qui prend des risques est-il une volonté? Vous aviez réalisé il y a 2 ans une couverture d’un ouvrage collectif sur Berlin paru justement chez Autrement.

C’est vrai que notre brève collaboration sur Berlin s’était très bien passée. En plus, le phénomène BD l’intéressait. Il nous a donc contactés et nous a proposé, connaissant notre façon de travailler à Pierre Christin et à moi, de partir dans une ville et d’y faire un travail de journaliste, un portrait. On a beaucoup insisté alors sur l’aspect fiction et proposé qu’on y intègre un côté suspense.

Dougier a accepté et cela s’est fait ensuite très vite. Le moment était parfaitement choisi en ce qui nous concernait on venait de terminer Partie de chasse. Los Angeles était la ville de l’année avec les Jeux Olympiques, le symbole de la côte ouest américaine, attirant. J’ai tout de suite dit oui parce que j’ai senti que c’était l’occasion de casser l’image pays de l’Est qu’on me donnait et Christin aussi, parce qu’il avait envie de se changer les idées après le froid de la Sibérie et de Partie de chasse. C’était l’occasion de s’aérer la tête…

Faites-vous beaucoup de photos pour vous? L’appréciez-vous en tant qu’expression artistique?

J’aime beaucoup ce genre d’expériences car elles m’amènent à modifier petit à petit ma façon d’approcher la bande dessinée. L’acquis du travail effectué avec Resnais sur La Vie est un roman, l’acquis du travail moins spectaculaire sur un film américain m’ont apporté des choses. Et cette approche purement journalistique pour Los Angeles, l’utilisation de la photo sont des choses qui ont complètement changé ma façon de voyager, de préparer une histoire. J’ai refait pour moi un reportage à Berlin et à Londres récemment avec appareil photo en main et j’ai tout fait en fonction de ce que je voulais dessiner, Je veux éviter toute lassitude dans ma façon de travailler, toute sclérose, tout systématisme. C’est l’un des grands dangers de la BD, et d’une certaine forme de succès.

LA VIDEO

On a récemment appris votre participation à une nouvelle expérience la vidéo. Qu’en est-il exactement?

Il s’agit de la rencontre de 3 éléments vivants et contemporains de notre environnement l’image fixe, la musique et la vidéo. Côté graphisme, il y a le bouquin « Los Angeles », côté musique « Un autre monde » le titre leader du dernier 30 cm de Téléphone et côté vidéo, Jean-Michel Gironès et une jeune maison de production : Fondation.

L’album Los Angeles qui sert pour une vidéo : comment a été utilisée la bande son?

Ce n’est pas un clip sur Los Angeles : L’Étoile oubliée de Laurie Bloom. C’est un vidéo-clip qui est fait à partir du bouquin. C’est une réécriture complète et abstraite. Il ne faut pas espérer en retrouver l’esprit. Il faut se laisser porter par la violence du rythme et la succession rapide des images retravaillées à la régie vidéo…

Dans Los Angeles, la musique tient une place importante dans le texte de Christin il est souvent fait allusion aux stations de radio FM de Californie. Pourquoi la musique de Téléphone?

C’est ce que j’appelle rencontre. Une rencontre est souvent le fait du hasard, les grandes rencontres amoureuses se font aussi ainsi et en l’occurrence, c’est un peu le hasard qui a mis les 3 partenaires de cette vidéo en présence. Il y a bien évidemment eu au début des réticences de part et d’autre.Et des questions restent posées, mais si l’on cherche toujours des explications, une finalité précise à chaque chose, on risque de ne rien faire.Le but était de faire un film vidéo. Je suis ravi de l’expérience. Et il en est de même pour les autres.

LE CINEMA

Depuis quelques années, vous travaillez pour le cinéma. Dans quelle mesure comptez-vous retravailler pour le cinéma? On sait qu’Alain Resnais n’a pas fait appel à vous pour son dernier film, L’Amour à mort.

Il y a plusieurs niveaux dans le travail pour le cinéma. Il est évident que travailler sur un décor, comme dans La Vie est un roman offre plus de satisfactions que de faire une affiche avec toutes les contraintes que cela implique… Je pense pour l’instant m’orienter vers des projets plus personnels, tenter un truc… Pourquoi pas…

En ce qui concerne L’Amour à mort, je ne vois pas très bien le rôle que j’aurais pu y avoir, en tous cas c’est un film superbe de limpidité et de construction…

Votre premier travail pour le cinéma a été l’affiche du film d’Alain Resnais, Mon oncle d’Amérique.

Oui, et ensuite il y a eu ce travail de décor sur La Vie et un roman avec l’utilisation du Glass-Painting, vieille technique datant de Méliès. Cette façon d’utiliser un dessinateur est rarissime dans le cinéma et j’en garde un souvenir passionnant. Les autres façons d’intervenir sont en général moins satisfaisantes, plus morcelées, plus périodiques et plus éphémère aussi… Ça a été le cas avec The Keep de Michael Mann…

On peut grâce au cinéma, parler d’une promotion vis-à-vis du public qui est plus nombreux au cinéma qu’en BD.

Vis-à-vis du public certainement, mais par rapport à soi-même pas forcément… Si l’on excepte le travail pour Resnais la plupart des autres types de collaboration relèvent davantage de « piges » que de véritables créations. Plus que de promotion, je préfère parler d’expériences qui d’une façon ou d’une autre, finissent par enrichir et élargir l’horizon de la B.D.

Dans votre interview publiée dans Bande Dessinée 1981-1982, il était question d’une adaptation cinématographique de votre album réalisé avec Christin, Les Phalanges de l’ordre noir. Ce film était annoncé pour 1982. Où en est le projet?

L’une des grandes caractéristiques du cinéma est que de très nombreux projets ne voient jamais le jour ou mettent énormément de temps à se réaliser. Dans le cas d’une adaptation des Phalanges de l’ordre noir qui nécessite des gros moyens, il s’agit d’un projet très compliqué à monter. Il y a un producteur qui s’en occupe mais je ne sais pas où ça en est. La dernière fois que j’ai vu Scola, avant les vacances on s’est donné rendez-vous à la rentrée.

Pierre Christin scénariste et vous-même intervenez-vous dans le film?

Pas au niveau des tractations. Christin a déjà travaillé sur une mouture, lorsque le projet était très frais. Pour l’instant, on attend ou plutôt non, on n’attend pas. Si ça se fait, tant mieux, si ça ne se fait pas, tant pis…

Comment avez-vous connu Zulawski?

C’est quelqu’un dont j’apprécie l’univers. Sa façon d’utiliser le cinéma, est originale. C’est une approche très violente. C’est quelqu’un qui joue avec le spectateur, avec les acteurs, avec tout le monde, il aborde ses fantasmes directement et va jusqu’au bout des choses. Graphiquement je me sens assez proche de cet univers-là. Zulawski et moi, il n’y a pas grand chose à dire sinon que l’on se connaît, qu’on s’apprécie et que si un jour on a l’occasion de travailler ensemble, ce qui peut arriver, on le fera avec plaisir.

À quoi attribuez-vous l’échec commercial relatif du film d’Alain Resnais, La vie est un roman?

Il y a des mystères comme celui-là que je ne comprends pas. C’est un film qui a eu une très bonne critique dans l’ensemble. C’est extrêmement mystérieux d’expliquer le succès ou l’échec d’un film. On ne sait pas très bien pourquoi ce film n’était-il pas un peu trop ambitieux d’une certaine façon et a-t-il été bien compris? Je ne sais pas, je l’ai beaucoup aimé mais je ne peux pas en parler objectivement.

Le fait d’utiliser dans ce film la technique du glass-painting, que les français n’avaient jamais utilisé auparavant a peut-être déconcerté les spectateurs.

Il y a un côté ambitieux mais aussi précurseur c’est peut-être un film qui va prendre une valeur d’ici 2/3 ans. Il y a des spectateurs qui n’ont pas compris l’enchaînement, la relation entre les trois périodes. La partie dessin est quand même très courte, c’est une espèce de ponctuation qui à mon avis est tout à fait simple et limpide, il y a même des gens qui n’ont pas vu que les décors étaient dessinés. En tout cas, le prochain Resnais, L’Amour à mort est très bon et devrait marcher.

Toujours à propos de cinéma en 1978, dans l’interview publiée dans PLGPPUR n°2, vous nous aviez confié apprécier énormément les films du soviétique Andrei Tarkovski (Solaris, Andreï Roublev, Stalker). On a appris récemment son passage à l’Ouest qu’il aurait été amené à faire étant dans l’impossibilité de faire les films qu’il désire faire. Que pensez-vous du sort d’un artiste autant réputé (tant en URSS qu’ailleurs), être obligé de quitter son pays natal pour exercer son art normalement?

Je ne connais pas très bien les motivations qui l’ont poussé à quitter son pays. J’imagine qu’il n’a pas pris cette décision de gaieté de cœur. C’est quelqu’un de profondément attaché à son pays, à ses racines, à sa famille. Un film comme Le Miroir est très ancré dans la terre russe. C’est un film d’amour, de déchirements en même temps. Son dernier film Nostalghia qui n’est pas encore sorti en France est assez précurseur de son départ. Par le sujet d’une part et par le fait qu’il a été entièrement tourné hors de l’Union Soviétique (En Italie).

Il est question qu’il s’installe aux États-Unis.

Est-ce que les structures occidentales vont lui permettre de préserver son cinéma qui est aux antipodes du cinéma américain ? C’est la question essentielle. De toutes façons, je ne pense pas qu’on puisse se réjouir de voir quelqu’un en arriver à ces extrémités.

LA BD

Vous avez souvent dit être contre la vente de planches originales, et cependant, vous avez réalisé plusieurs sérigraphies à tirage limité, numéroté et signé. (Chez Décalage). Pourquoi?

Ce que je n’aime pas, c’est la spéculation qui en découle. C’est la faune qui est drainée par ce marché qui se crée. En plus, il y a l’attachement que j’éprouve pour la plupart de mes originaux. Les sérigraphies Décalage, c’est autre chose. C’est des gens avec lesquels j’aime bien travailler.

Même pour vos anciennes planches en noir et blanc?

Les originaux que je n’aime pas j’aurai honte de les vendre. Je n’aimerais pas exposer ou vendre quelque chose que je n’apprécie plus. À moins d’être dans la merde financière.

LA TECHNIQUE DE TRAVAIL

On a l’impression que lorsque vous travaillez seul, votre style est plus spontané que lorsque vous travaillez sur des scénarios de Christin où il est plus réaliste. Pourquoi?

Je crois que ce sont des choses qui sont involontaires, forcément. Le style découle du bain dans lequel on marine. Quand on prépare une histoire, on est dans une espèce d’atmosphère, d’ambiance générale qui ne nous quitte pas pendant toute la réalisation de l’histoire c’est la nature de ce bain qui fait la différence. Je prendrai comme exemples Partie de chasse et La Foire aux immortels car la technique employée est la même, mise en couleurs directe sans passer par des bleus (comme dans Les Phalanges de l’ordre noir). Le bain de La Foire était un bain « permanent « . Il y avait beaucoup de scènes personnelles, je modifiais au jour le jour. J’ai par exemple très vite modifié le scénario. Au départ l’histoire était très structurée et puis après avoir dessiné 10 pages j’ai dérapé, J’avais une démarche un peu improvisée, libre. Au contraire dans Partie de chasse, j’ai une structure plus rigide qui vient du fait déjà, que je travaille avec quelqu’un d’autre, ce qui empêche d’être sujet à des sautes d’humeur, à des modifications de dernière minute. D’autre part, il y a le fait que le sujet abordé, le communisme, ne peut se traiter avec des petites fleurs, des couleurs qui pétaradent dans tous les sens c’est une démarche lourde et rigoureuse. Mon dessin doit traduire cette atmosphère.

La morphologie de vos personnages est en général assez semblable d’un caractère à l’autre (pommettes saillantes, grand front, etc.) mis à part une différence de sexe et de poids. Dans La Foire aux Immortels, le personnage central, Alcide Nikopol a les traits de l’acteur allemand Bruno Ganz. Pourquoi avoir manifesté l’envie de différencier la physionomie de ce personnage par rapport aux autres, qui eux font toujours très « Bilal ».

Je trouve que la référence à Bruno Ganz n’enlève pas à Nikopol la spécificité de mon graphisme. Tout au plus l’atténue-t-elle. Mais ça c’est normal.

On connaît les avantages de la couleur directe : relief donné aux dessins, fidélité de reproduction, possibilité de varier les couleurs. Comment votre style de dessin a changé depuis le passage à la couleur directe?

J’évite d’analyser tout ça, parce que ça ne m’intéresse pas. L’intérêt n’est pas de se poser des questions mais de bien se sentir devant la feuille blanche. Il est évident que le fait de passer à la couleur directe a modifié ma façon de travailler. Le crayonné reste ce qu’il est au départ, c’est-à-dire un crayonné relativement fouillé, mais sans la matière alors que lorsque je travaillais en noir et blanc j’avais tendance à dessiner les matières, à déjà ébaucher des hachures au crayon. Maintenant, c’est surtout après le crayonné que vont apparaître les éléments qui vont modifier le graphisme. J’encre très vite avec beaucoup de liberté, juste de façon à marquer un peu les traits, les lignes. Le gros du travail se fait à la couleur, c’est plus une technique d’illustration et de peinture que de dessin au trait. Le fait qu’il y ait cette cassure au niveau de l’encrage, fait que mon graphisme a évolué, changé. Les raisons profondes de ce changement ne méritent pas l’analyse…

Avec le succès en librairie de votre album Les Phalanges de l’ordre noir réalisé avec Christin, vous êtes devenu ce que l’on appelle une star de la BD. Vous aviez à l’époque (1980), moins de trente ans et vous avez basculé soudain du statut de jeune professionnel apprécié d’un public connaisseur à celui d’une jeune vedette qui fait se déplacer les gens aux festivals BD. Cela impose-t-il des charges nouvelles et comment envisage-t-on la suite de sa carrière pour rester au top-niveau?

Je ne me pose pas ce genre de questions, heureusement. Star, dans la BD, tout est relatif, c’est peinard par rapport au statut de cinéma ou de tout autre domaine véritablement public… Cela dit, il faut sérieusement se préserver des emmerdeurs et des sollicitations ringardes. La tranquillité est la seule véritable rampe de lancement de « projets ». Et les projets c’est essentiel pour éviter la grosse tête et le nombrilisme… Tant qu’on est tendu vers un but que l’on s’est fixé l’équilibre existe, sinon on risque de tout merder. Vive le répondeur téléphonique!

Pas de plan de carrière comme certains auteurs de BD essayent de s’en faire et de le respecter.

Ah non, pas de plan de carrière. D’ailleurs je ne supporte pas la planification…

LE LOOK

Enki Bilal, on vous a connu barbu, puis moustachu et maintenant imberbe. Votre look a-t-il un rapport avec votre évolution graphique?

Oui, certainement… J’ai eu une barbe, parce que ça me faisait chier de me raser, et puis j’ai enlevé la barbe j’ai gardé la moustache parce que je n’ai pas osé tout enlever d’un coup. Je ne sais pas pourquoi, un blocage. Maintenant ça m’emmerde toujours autant de me raser. Mais je suis passé depuis peu de temps au rasoir électrique. J’avais un peu peur que ma barbe ne soit trop dure pour le rasoir électrique mais finalement depuis six mois j’en utilise un. C’est un Braun, excellent. C’est vrai qu’on change, mais je n’ai pas programmé mon look, et si mon dessin a changé, ma vie aussi a changé, tout a changé. Heureusement qu’on change.

LES PROJETS

Dans l’interview publiée dans le fanzine Tonic en 1977, il était question que vous fassiez une BD avec Gotlib. Projet qui ne semble jamais avoir vu le jour. Pourquoi?

Ah, bon? Sans doute pour Fluide…

Toujours à propos de projets qui n’ont jamais été réalisés, dans le fanzine Cyclone en 1975 on pouvait voir en illustration de votre interview des extraits d’une BD inédite qui n’a d’ailleurs jamais été publiée par la suite.

Exact… C’était l’embryon de cc qui allait devenir la Foire aux immortels.

Et le projet avec Jodorowsky pour Métal Hurlant?

J’ai toujours le scénario de Jodorowsky et je suis très emmerdé de ne pas l’avoir encore fait. C’est très dur de faire des histoires courtes quand on est lancé dans de longs récits. Ça fait peut-être partie de ces choses qui ne verront jamais le jour.

LA FEMME PIÈGE

La foire aux Immortels, tout comme le roman de Zelazny Royaume d’ombre et de Lumière faisait intervenir la mythologie égyptienne. Votre prochain album, La Femme piège, fera-t-il aussi l’appel à la mythologie égyptienne?

Le côté mythologique va s’estomper on retrouvera très peu la pyramide des Dieux, il y aura juste un petit rappel de cet univers-là. Au niveau du récit, il me paraît intéressant de réutiliser un des dieux, mais mes motivations ont beaucoup changé. Quand vous me parlez de Zelazny, cela me ramène en 1977-1978, au moment où je commençais à préparer La Foire aux immortels, donc c’est très loin même si je continue à penser que ce bouquin de Zelazny était excellent. Depuis, je suis passé à d’autres choses. Ce qui sera intéressant, ce sera de voir l’évolution qu’il y aura eu en 4 ans. Il va y avoir des modifications à tous les niveaux, je vais par exemple aller beaucoup plus vers l’intérieur des personnages. Dans La Foire, chaque fois que des personnages parlaient, c’était pour faire avancer l’histoire, il y avait un côté efficace dans le dialogue. Il y avait de p1us une ambiance générale qui n’était pas propice à l’approche en profondeur des personnages le rôle important du pouvoir, de la politique, du fascisme et la structure citadine qui englobait tout ça. En revanche, dans la Femme piège, je vais partir de l’intérieur d’un personnage, féminin de plus ce qui est nouveau pour moi. Ce sera la vie de ce personnage féminin dans 3 ou 4 villes et si le fond politique est le même, la tonalité sera tout à fait différente.

La Femme Piège sera-t-elle pré-publiée dans Pilote?

Je n’en sais rien. Le bouquin sortira chez Dargaud mais je ne sais pas dans quelles conditions. Il se peut qu’il ne soit pas pré-publié.

On remarque que de nombreux débutants reprennent le style de dessinateurs à succès tels que Hergé, Tardi, Giraud-Moebius, Mézières, Alexis ou Goossens… Mais on a rarement, voir jamais vu de gens qui reprennent votre style, pourquoi?

… Peut-être parce qu’il est difficile à imiter… Non, sincèrement, je ne sais pas… Je trouve ça plutôt bien, d’ailleurs…

Plutôt que de parler de ressemblance parlons plutôt d’École. Il y a une École d’Hergé, une École Franquin, une École Tardi mais on cherche toujours l’École Bilal.

Je n’ai jamais eu de vocation de professeur.

LA BD

Que pensez-vous justement de la BD actuellement?

La BD doit pouvoir se passer des analyses simplistes des années 70. Quand on juge un album de BD, on juge un ensemble et cet ensemble est réussi ou non. Je crois en même temps que tout le monde a compris qu’il ne suffit plus de faire de beaux dessins pour être apprécié si les textes sont nuls et inversement. Il y a une volonté de la part de tous les auteurs de BD aujourd’hui d’essayer de faire de la qualité que ce soit dans le genre rigolo, dramatique, western, Science-fiction ou autre. Les genres ont même tendance à disparaître.

À ce propos le danger risque de.venir de certaines publications qui font du dirigisme avec leurs auteurs leur imposant des genres frelatés mais « dits » commerciaux « Le cul » ou « l’aventure » par exemple… C’est nul

Pensez-vous que la BD soit adulte comme le cinéma et la littérature?

Elle est adulte. Il y a des bonnes et des mauvaises BD comme il y a des mauvais films et des mauvais romans. Ça évolue bien, et c’est bien si ça continue dans le même sens car même les rapports entre les gens qui font de la BD sont devenus plus sains.

Vous êtes né en Yougoslavie. Lisez-vous beaucoup de BD yougoslaves?

Je connais très mal.

C’est très inspiré par l’Europe et l’Amérique.

L’Europe, c’est normal, la Yougoslavie en fait partie.

Oui, enfin la BD de la CEE…

Très inspiré par la CEE plutôt que par le COMECON, pour parler en termes économiques… Je ne suis pas au courant de ce qui se passe là-bas en BD. De toutes façons, la Yougoslavie par rapport aux pays de l’Est a toujours été un pays à part et le fait qu’il soit le premier à foncer là-dedans montre sa volonté de se démarquer du bloc. Mais il faut voir…

Êtes-vous traduit en Yougoslavie?

Il en est vaguement question.

Pourquoi ne vous mettez-vous plus en scène dans vos BD?

Je l’ai fait une fois dans Les Phalanges et dans une histoire parue dans Pilote dans le cadre d’une série qui s’appelait Chacun son truc et je m’étais senti obligé de parler un peu de moi. Mais sinon ça ne m’intéresse pas.

LE SPORT

À vos moments de liberté vous êtes avant-centre du Mickson Club, l’équipe de football composée de dessinateurs de BD (Margerin, Teulé, Vuillemin, Mézières, Cabanes, Robial, Eberoni, Tramber, Thévenet, Lesueur, Rochette, Stavritch). Êtes-vous passionné de foot? Avez-vous suivi l’Euro 84 et les JO?

Je vais raccorder cette question à ce que je disais sur l’évolution du milieu de la BD. La création de cette équipe en découle : à priori ça peut paraître aberrant : qu’est-ce que des auteurs de BD ont à faire avec un ballon rond? Sachant que les 3/4 de l’équipe n’avaient jamais tapé dans un ballon avant. C’est parti sur une blague lancée par Margerin, finalement on s’est retrouvé dans un cadre plutôt sympathique, le Parc de Sceaux, on joue sur une pelouse avec des buts improvisés avec des sacs. Ce n’est vraiment pas une équipe de pros, c’est un moyen de se rencontrer hors de la BD, ça nous lave la tête. L’activité physique nous fait du bien, on ne parle surtout pas de BD et on court comme des abrutis après le ballon. Le samedi après-midi est un moment sacré pour une bonne partie des auteurs de BD. C’est marqué sport sur le calendrier de tout le monde.

C’est un phénomène nouveau.

Je sais que dans le milieu du cinéma et du théâtre il y a aussi des équipes improvisées qui jouent. On va d’ailleurs se rencontrer. Personnellement, je viens d’un pays du football et étant môme j’y ai joué très tôt. J’aime bien. J’ai même failli entrer à l’Étoile Rouge de Belgrade (à 8 ans).

Regardez-vous le sport à la télé?

Ça dépend, mais je n’ai pratiquement pas eu l’occasion de voir les JO car j’étais en Egypte. Sinon, j’apprécie un bon match de foot, et encore plus le hockey sur glace.

Qui a dessiné l’extrait de Partie de chasse dans l’album de Mézières et Christin Les Spectres d’Inverloch?

C’est Mézières, voyons! Il l’a fait avec une petite dose d’humour et de caricature.

LA CRITIQUE

Les extraits de critiques qui accompagnaient une récente édition de votre album Exterminateur 17 laissaient penser que le scénariste, Jean-Pierre Dionnet a construit l’histoire de telle manière à amener le dessinateur, dont il connaît tous les rouages, à s’y plier totalement. Êtes-vous d’accord avec cette analyse?

Non, évidemment. Personne ne m’a jamais amené à me plier à quoi que ce soit en matière de dessin surtout pour une histoire comme Exterminateur ou chacun à paré au plus pressé… Non, là, Fromental a voulu draguer Dionnet. C’est l’époque qui voulait ça. L’époque des chapelles…

Ce qui peut paraître étonnant, c’est qu’on publie cette critique peu élogieuse dans le livre. Aviez-vous été prévenu?

Non on ne m’a absolument pas prévenu. C’était l’époque des chapelles, je vous dis.

Cette critique rejoint néanmoins ce que disait Mézières dans une précédente interview (PLG n° 15) à propos de son scénariste Christin : il a l’intelligence de sentir comment des dessinateurs vont interpréter une séquence à leur mieux (…). C’est vraiment le scénariste qui sait solliciter son dessinateur. N’est-ce pas le cas de Dionnet?

Je crois que cette critique n’était pas sérieuse dans le sens où ni Jean-Pierre ni moi, n’avons pu véritablement faire un travail abouti sur ce bouquin. C’est pour ça que je le mets un peu à part de tous ceux que j’ai faits. Je ne le renie pas mais je ne le trouve pas à la hauteur de ce que j’estime pouvoir faire, Jean-Pierre était débordé par Métal Hurlant et on ne s’est pratiquement pas vus. Mais il est évident que dans de bonnes conditions de travail, un scénariste à un rôle primordial à jouer. Dionnet comme Christin.

Dans L’année 1983-1984 de la Bande Dessinée (Temps Futurs éd.), Stan Barets a écrit un portrait assez froid de vous. Ensuite, Jean-Marc Thévenet a fait une réponse violente à Stan Barets dans Pilote. Qu’en pensez-vous et pourquoi n’avez-vous pas répondu vous-même à Barets?

On ne va pas commencer à entrer dans les polémiques. Ça ne m’intéresse pas. Cette affaire est classée… Barets a un peu déconné c’est tout.

Que pensez-vous de l’analyse qui est consacrée à votre œuvre dans Fac-similé de Bruno Lecigne et Jean-Pierre Tamine (Futuropolis éd.)?

Ce doit être très bien. Lecigne est quelqu’un qui écrit très bien.

Il y a aussi ce livre publié par l’Université de Louvain La Bande Dessinée à l’Université… Et ailleurs où Jean-Louis Tilleuil analyse en 55 pages une BD de six pages que vous avez publiée dans l’album Crux Universalis : La Spécialité du chef. Or, ce récit complet est plutôt une œuvre mineure.

Je ne connais pas cette analyse de 55 pages sur une œuvre de 6-7 planches, effectivement mineure.

Ah bon!

Non, je ne connais pas. Mais pourquoi pas imaginer l’équivalent des Cahiers du cinéma pour la bande dessinée.

Vous n’êtes pas le seul à le souhaiter d’ailleurs un éditeur a osé tenter l’aventure c’est Glénat, avec la nouvelle formule des Cahiers de la BD réalisée par Thierry Groensteen qui ressemble d’ailleurs aux cahiers du Cinéma.

Je ne l’ai pas vu. Ce serait bien que ça continue. C’est très bien qu’il y ait des articles intelligents écrits sur la BD. C’est parfait. Tout baigne!

LA POLITIQUE

Aux récentes élections européennes, certains dessinateurs comme Gotlib, Druillet et Goetzinger ont soutenu la liste du Parti Socialiste. Que pensez-vous de ce genre d’engagement politique?

Bravo, chacun suit ses idées politiques. Moi, les miennes, je ne sais plus vraiment où elles sont bien qu’étant toujours à gauche…

C’est quand même un phénomène assez nouveau. Il y a quelque temps, on s’en serait caché.

J’ai été contacté pour les mêmes raisons par Le PS, j’ai refusé. Cela ne m’a pas paru utile de donner mon soutien à un parti politique. Les auteurs de BD arrivent à avoir une notoriété publique qui permet aux partis de les utiliser. C’est typiquement américains comme procédé mais ce n’est pas si nouveau que ça en France.

En 1977 paraissait dans Pilote une BD intitulée Le Plitch dans laquelle on reconnaissait des personnages politiques tels Giscard, Poniatowski. Depuis, vous n’avez pas fait d’autre BD satyrique. Pourquoi?

Parce qu’ils ne me font plus rire. Je m’intéresse moins qu’avant à la politique intérieure. De plus, ce genre de BD satyrique avec des hommes politiques connus correspondait à une volonté du rédacteur en chef pour donner une accroche supplémentaire au journal. Cela m’a permis de faire des bancs d’essai de La Foire aux immortels au niveau de la technique de travail principalement, de la mise en couleurs directe.

Que faisiez-vous avec Tardi à Berlin, où plutôt que faisait Tardi avec vous à Berlin, puisque vous avez ramené un magnifique portfolio alors qu’il n’a rien ramené?

Vous êtes en train d’essayer de me faire dire des choses extrêmement privées… Non, en fait on habitait à l’époque dans le même quartier et un jour que je passais avec mes valises, prêt à partir pour Roissy, il m’a demandé où j’allais. Je lui ai dit « Berlin, boire mon café », d’habitude je le prends à la Rotonde ou au Select et là j’ai dit, je vais boire mon café à Berlin et il m’a dit OK je vais avec toi. Il y a quand même Dominique Grange qui nous a rejoints, donc il n’y a pas d’ambiguïté à avoir…

Il est question que la série Exterminateur 17 soit reprise par Serge Clerc toujours sur des scénarios de Jean-Pierre Dionnet.

Je sais qu’il en a été question il y a très longtemps. Il faut le demander à Serge et à Jean-Pierre.

Dans PLG n°12 paru en 1983, Serge Clerc dit que le projet tient toujours.

Tant mieux, j’en ai discuté avec eux et cela ne me pose aucun problème j’ai conseillé à Serge de refaire totalement l’univers d’Exterminateur 17.

La seule planche dessinée à ce jour n’a rien à voir avec votre version.

Et bien c’est parfait.

Interview réalisée à Paris le 30 août 1984 par MM. MORIN, JAMET et PNCET.