GIBRAT
extraits
1998 - n°34
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Juillet 1998: Marcilly sur Eure, dimanche soir, Le pavillon de Jean-Pierre Gibrat est noyé dans un lotissement discret juché sur les collines environnantes, 18 ans auparavant, en 1980, l’interview avait eu lieu dans une HLM de Marly-Le-Roi, et Alexis leur fils ainé venait de naître. Maintenant, il y a 3 garçons adolescents, Claudine et Jean-Pierre Gibrat avec quelques cheveux blancs. Rayonnant, totalement ressuscité pour la bande dessinée grâce au Sursis, l’une des bonnes surprises de l’année 1997, un album en couleurs directes dans la collection prestigieuse des éditions Dupuis, Aire Libre. A 44 ans, Gibrat prouve bien que le sien est définitivement terminé…

Vous avez surpris vos lecteurs en publiant le tome 1 du Sursis en 1997, un album où l’on décèle une ambition que l’on ne trouvait pas dans les précédents albums. Un album différent dont vous signez pour la première fois le scénario.

En fait, les problèmes de mes précédents livres, Marée Basse et Pinocchia étaient les suivants:?Pinocchia était au départ une idée de Fromental, une idée a priori sympa mais qui a été reprise ensuite par Leroy et n’a pas conservée la dimension qu’elle aurait dû avoir initialement.?Marée Basse, un scénario de Pecqueur, proposait un univers qui n’est pas vraiment le mien. Cela m’a néanmoins intéressé de le faire, parce que sur le plan graphique, cela me permettait de réaliser certains décors. Mais c’était plus un boulot d’illustration, qu’un boulot où j’étais impliqué à fond.

A l’inverse, avec la série Goudard avec laquelle j’ai démarré, Berroyer – le scénariste- et moi-même avions exactement la même façon de voir les choses. C’est d’ailleurs sûrement une des raisons pour laquelle je n’ai pas fait d’histoire moi-même avant, parce que je trouvais que Berroyer le faisait lui-même très bien.?L’univers de Pecqueur pour Marée Basse est un univers onirique, un peu féerique qui est chouette et tout, mais qui n’est pas le mien… Il n’y a pas de méchanceté dans ce que je dis là, ni de jugement de valeur, mais juste un constat.

Il faut admettre que le lecteur sentait bien en lisant Marée Basse que l’osmose texte/dessin ne marchait pas aussi bien que dans Goudard avec les dialogues de Berroyer.

Sans doute, et cela ne pouvait pas être autrement. Marée Basse propose un univers assez éloigné de ce que je souhaiterais faire tout seul. Cela ne correspond pas à quelque chose d’intime.

Puisqu’on en est à Marée Basse : comment en êtes-vous arrivé à illustrer le scénario de Daniel Pecqueur, un scénariste finalement peu connu dans le milieu de la bande dessinée (on lui doit notamment la série Thomas Noland dessiné par Franz).

Au départ, je devais faire une bande dessinée avec Jean-Claude Forest. J’avais d’ailleurs signé un contrat chez Dargaud pour dessiner un scénario avec Forest qui a finalement été réalisé par Alain Bignon (l’album Il faut le croire pour le voir sorti dans la collection Long Courrier). En fin de compte, j’étais en retard (comme la plupart des dessinateurs) et Forest a très mal pris la chose, il a estimé que mon retard correspondait à un désinterêt de ma part pour son scénario et s’est mis à ruer dans les brancards.

Forest selon moi, sans être un parrain de la BD, est un auteur dont la dimension et la réputation dans le milieu est tout à fait méritée, je trouve même qu’il devrait avoir une place supérieure car c’est certainement un des 2 ou 3 meilleurs scénaristes de BD encore vivant.

Mais en revanche, il a un caractère de chien et nous ne nous sommes pas entendus sur ce point. Du coup, nous avons cassé le contrat malgré qu’il ait été signé. Finalement, je me suis retrouvé avec Christmann (le directeur de Collection, ndlr) aux éditions Dargaud qui m’a indiqué qu’il avait encore plein d’autres scénarios à me proposer. Je lui ai alors dit que moi aussi j’en avais mais il ne m’a pas écouté, et m’en a donc proposé 2 ou 3. J’ai choisi celui qui me plaisait le plus, c’est-à-dire celui de Pecqueur. Et c’est ainsi que j’ai dessiné Marée Basse.

Marée Basse ne fut donc pas un scénario écrit pour vous au départ?

Non. D’ailleurs, l’univers de Pecqueur est un univers assez féerique, et je ne m’y sentais pas entièrement impliqué. A l’époque, j’avais pourtant déjà commencé à écrire le scénario du Sursis. Mais il me fallait du temps pour écrire cette histoire et je me suis dit que pendant que je ferai Marée Basse, je pourrai écrire mon histoire et la placer. En fait, Claude Gendrot (Directeur de Collection Aire Libre) chez Dupuis m’avait demandé à plusieurs reprise de leur proposer un projet pour leur collection Aire Libre. Ce que j’ai fait. Le Sursis est passé comme une lettre à la Poste, et Gendrot m’a fait entièrement confiance.

En fin de compte, je lui avais raconté au téléphone 3 mots de l’histoire, il m’a dit qu’il trouvait cela formidable et m’a demandé d’écrire le synopsis complet.

J’ai attendu un an avant de le faire. Parce que j’avais plein d’autres trucs à faire, et au bout d’un an, il m’a rappelé pour me demander où cela en était. Autant dire que ce type de relation, c’est le jour et la nuit par rapport à mes relations avec les éditions Dargaud.?Cela a aussi été quelque chose de stimulant pour moi de trouver un éditeur qui m’écoute véritablement.

Pourtant, aux éditions Dargaud, il y a Guy Vidal qui fut rédacteur-en-chef de Pilote et vous a en quelque sorte découvert et a cru en vous dès le début…

Guy Vidal est un type adorable, mais qui n’a plus de pouvoir chez Dargaud. Heureusement dans un sens d’ailleurs, parce que si Vidal était resté chez Dargaud au moment du rachat par le Groupe Ampère, je suis pratiquement sûr qu’il m’aurait pris Le Sursis et qu’il l’aurait publié aux conditions habituelles. Le fait d’être publié chez Dupuis me permet de bénéficier d’un contrat plus favorable (Avance sur droits chez Dargaud, tandis que je conserve les droits entiers chez Dupuis).?En plus, Gendrot est d’une grande droiture et il m’a fait confiance dès le départ. Maintenant, je pense être parti pour travailler un petit moment chez Dupuis.

Le Sursis était-il prévu au départ pour 2 tomes?

Non, un seul, mais cela prenait tellement de place que nous avons décidé d’en faire 2.

Y aura-t-il une suite au Sursis?

Non. Après, je ne sais pas ce que je fais. Je vais souffler pendant 5-6 mois, je vais m’occuper avec des travaux d’illustration et je vais préparer une nouvelle histoire vraisemblablement en deux volumes toujours pour la collection Aire Libre.

On en revient à la question de tout à l’heure: pourquoi ne pas avoir choisi de faire des scénarios tout seul plus tôt?

La complicité que j’avais avec mon scénariste Berroyer m’a vraiment enlevé toute velléité d’en faire auparavant. Il faut préciser que j’ai énormément appris avec lui, nous travaillions beaucoup ensemble, y compris les scénarios, notamment les dialogues. Des années plus tard, Je me suis dit que je serai capable de donner vie et forme à une histoire tout seul.

J’ai remarqué que les scénarios actuels de bandes dessinées avaient tendance à pêcher plus par la forme que par le fond. Il y a de très bonnes idées mais les dialogues sont souvent insuffisamment travaillés (si l’on compare au cinéma par exemple). A l’inverse dans Goudard, Berroyer excellait dans les dialogues mais ne construisait pratiquement pas son histoire.

Pourquoi avoir arrêté la collaboration avec Berroyer?

L’arrêt de la série Goudard & La Parisienne est la faute entière de Dargaud. Il y a eu chez cet éditeur il y a une dizaine d’années une très très grande lessive et nous avons été retiré du catalogue avec pleins d’autres auteurs comme Cabanes ou Bilal.?(NDLE: (*) On constate dans le catalogue Dargaud daté 1989 dans la catégorie Humour la série La Parisienne avec annoncé à paraître La quille, bordel ! et dans le catalogue Dargaud daté 1990 cette série a totalement disparu!)

Il est certain qu’avec notre série, Dargaud ne devait pas gagner énormément d’argent, mais il n’en perdait certainement pas et pouvait espérer un jour en faire une série très rentable… Nous vendions autour de 10.000 – 15.000 exemplaires par titre, mais mon éditeur avait décidé de gagner de l’argent avec d’autres auteurs.

Entretien réalisé par Philippe Morin, le 5 juillet 1998.