JANO
extraits
1995 - n°31
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Frank Le Gall, le cycle des aventures de Théodore Poussin en Extrême-Orient s’est clôt par le retour au pays dans Un passager porté disparu, puis au début de cette année, vous publiez La Vallée des roses, qui semble être une respiration dans la suite de la série puisque c’est un album unique qui se démarque graphiquement (couleurs directes) et par la narration (souvenirs d’enfance) des six titres précèdents.

Comment en êtes-vous arrivé à ce choix inhabituel?

L’idée du cycle n’existait pas au départ. Lorsque j’ai fait le premier album, Capitaine Steene, il s’agissait d’une histoire complète et je ne savais fichtrement pas ce que je raconterais par la suite. Il n’y avait pas de préméditation, j’ai fait le premier Théodore Poussin parce qu’il fallait que je vive et je voyais alors une opportunité de travailler aux éditions Dupuis.

C’était mon premier scénario réalisé seul, puisqu’auparavant je travaillais avec un scènariste, Alain Clément. Il se trouve que le genre d’histoires que j’ai commencé à écrire c’était des histoires sans fin.

Aprés la publication de Capitaine Steene, tout le monde semblait penser que l’on reverrait le capitaine Steene dans la seconde histoire, alors que, dans mon idée, cette première histoire était finie et bien finie. J’étais un peu décontenancé et je n’ai pas cessé de l’être depuis ce temps-là. On a alors parlé de cycle… Qui a utilisé le terme en premier ? Un critique, un lecteur ou quelqu’un de chez Dupuis, je ne sais plus. Sûrement pas moi, en tout cas. Je n’aime pas beaucoup toute cette terminologie de « sagas », de « fresques » et de « cycles ». Mais puisque cycle il y avait, j’ai vite décidé de le clore pour qu’on n’en parle plus. D’abord pour mettre fin à ce sentiment d’insatisfaction que ressentaient de nombreux lecteurs, et ensuite pour pouvoir enfin réaliser la « Vallée des roses » dont le projet était paradoxalement sur pied, depuis le tout debut de la série. Quand j’avais proposé la série à Spirou, j’avais présenté d’emblée un 44 planches – c’était le chemin le plus sûr pour aller vers l’album; mais Philippe Vandooren, alors rédacteur en chef, m’avait conseillé de commencer par des histoires courtes pour mieux asseoir la série avant de m’embarquer dans un projet plus vaste.

Le problème est que Poussin est une histoire chronologique, qui démarre à une date précise, 1928, qui raconte une aventure bien située dans le temps, et une histoire courte devait forcément se passer avant cette date précise. Or, avant, Poussin n’est qu’un obscur employé de bureau. Il ne s’est donc rien passé d’intéressant dans sa vie. J’ai commencé à réfléchir à tout ça et à cette époque, je parlais beaucoup avec mon grand-père qui était quand même à l’origine de Poussin. Les histoires d’enfance de mon grand-père me fascinaient. Comme toutes les personnes âgées, il avait des souvenirs très précis de sa toute petite enfance et assez peu de ses vingt ans. Je vibrais littéralement lorsqu’il me racontait son enfance. Et je me suis alors dit, les histoires courtes de Poussin, c’est son enfance. J’ai donc réalisé deux histoires et Vandooren a été décontenancé parce que pour lui Théodore Poussin était un personnage adulte et non pas un enfant. En plus ces histoires courtes ne l’emballaient pas vraiment car il s’agissait d’anecdotes, de petites choses de rien du tout, et comme je n’étais qu’un débutant, on attendait de moi une histoire qui intéresse le lecteur moyen de Spirou et non une histoire qui fasse que le lecteur s’intéresse à moi. J’ai donc en accord avec Vandooren arrêté les histoires courtes et j’ai repris Capitaine Steene à la 9ème planche après plusieurs semaines d’interruption. Néanmoins, ces histoires courtes me sont restées en tête et j’ai patiemment attendu le moment de pouvoir les faire. Ce moment a été trouvé à la fin du cycle.

On a pu lire dans Spirou en décembre 1987, une histoire courte de Théndore Poussin qui a pour titre Fins d’années. Cette histoire courte est une succession de souvenirs d’enfance qui annonce en quelque sorte La Vallée des roses.

J’ai essayé à cette occasion de réintroduire cette idée. J’étais resté sur le fait que ce genre d’histoires n’intéressait personne. Vandooren m’avait clairement fait comprendre qu’il fallait des aventures, il me conseillait de chercher de bonnes chutes ou de petites astuces dans l’esprit des nouvelles. Or, je ne cherchais pas l’astuce, mais uniquement à raconter des souvenirs vrais, sans effet ni technique particulière. Lorsque j’ai fait Fins d’années, je sentais que j’avais acquis plus d’assurance. J’ai l’impression que si j’avais eu envie de réaliser une histoire racontée en martien, personne ne me l’aurait refusée…

Fins d’années a bien marché. Je me souviens que Tome avait eu l’occasion de voir les planches originales avant publication lors d’une réunion chez Dupuis. Quelqu’un nous parlait de choses sérieuses. Nous étions près du radiateur, et je lui ai montré les planches en catimini et il m’a soumé à voix basse : « Ca me plaît beaucoup, parce que moi je n’ai pas eu de famille, je n’ai pas connu ça du tout. Lui, à l’époque, travaillait sur le « Petit Spirou » et sa vision de l’enfance était beaucoup moins chevillée à la famille que la mienne.

A propos de La Vallée des roses, vous avez déclaré que votre grand-père avait peu de souvenirs scolaires et que pour eux, vos souvenirs de lecture de Pagnol vous avaient aidé.

C’est exact, mon grand-père m’a raconté énormément de souvenirs mais aucun n’était en rapport avec l’école. J’ai donc dû inventer toute cette partie. Par exemple, le fameux Claquin, qui a réellement existé, était un ami de mon grand-père, décédé il y a peu de temps d’ailleurs. Ce n’était pas un ami d’enfance de mon grand-père, mais un ami de régiment. A ce personnage, j’ai greffé mon propre ami d’enfance. On n’a pas trente-six amis dans la vie, on a des copains, toutes sortes de relations, mais peu de vrais amis; j’ai donc eu un ami d’enfance que j’ai connu alors qu’on ne parlait pas encore, nous étions dans des berceaux voisins car nos mères se connaissaient. Lui était noiraud, et moi j’étais tout blanc. C’était un ami espagnol qui s’appelle Stéphane Iscar, il est aujourd’hui policier et a suivi sa route, mais nos premières BD, on les a faites ensemble; je lui dois beaucoup de choses, comme lui m’en doit aujourd’hui, on est très proches dans notre culture. Tout ce que je raconte avec Claquin dans la Vallée des roses, c’est tout ce que j’ai vécu avec cet ami d’enfance, bien que l’anecdote du marron par exemple, appartienne à mon grand-père.. A l’époque où je travaillais sur cette histoire, nous étions partis en vacances en famille et puis j’ai éprouvé l’envie de lire quelque chose de décompressant, et j’ai donc relu Pagnol, ses souvenirs d’enfance. C’est en lisant Pagnol que je me suis rendu compte que la majeure partie de ce qu’il raconte, ce sont des souvenirs scolaires. Il était fils d’instituteur, bien sûr, il a raison car si l’on pense à sa propre enfance, on s’aperçoit que les trois-quarts de son temps, on les a passés à l’école. C’est donc grâce à Pagnol que j’ai accentué l’aspect important de l’école dans l’enfance de Théodore Poussin.

Les souvenirs scolaires sont équilibrés dans l’album par la présence très importante de la maison.

La maison est véritablement le personnage central de l’histoire, qui commence d’ailleurs avec sa construction et se termine avec sa mort, c’est-à-dire le déménagement.

L’anecdote de la baleine échouée sur la plage est-elle véridique ou non?

C’est véridique mais ce n’est ni un de mes souvenirs ni un de ceux de mon grand-père, c’est de la documentation pure et simple. Bien que cela soit arrivé à Dunkerque quand il était enfant, mais il ne se le rappelle pas.

La confrontation entre les souvenirs de mon grand-père et la réalité donnaient parfois lieu à des choses amusantes. Mes recherches personnelles, mes bouquins nous prouvaient quelquefois que ses souvenirs étaient faux, ou inexacts. Je m’en voulais parfois de détruire de vieilles illusions et il m’est souvent arrivé de préférer les souvenirs faux à la réalité. Et puis l’évocation de ces souvenirs passait par moi, il fallait que ça me parle pour que je puisse en parler et, bien évidemment, tout ce qui trouvait un écho en moi me touchait davantage. En fait, en écrivant la Val/ée des roses, j’avais plutôt l’impression de parler de moi que de mon grand-père…

La Vallée des roses est totalement différent des précédents titres de la série aussi bien sur le fond que sur la forme, notamment en ce qui concerne la mise en couleurs. S’agit-il d’une volonté de démarquer l’album des autres ou bien le besoin d’un parti esthétique en accord avec l’évocation de souvenirs d’enfance?

À l’instar d’un Max Cabanes vous choisissez la couleur directe; pour aller plus loin: votre emménagement dans le sud de la France avec la découverte de cette lumière tellement particulière qui a séduit des peintres comme Matisse ou Van Gogh a-t-il joué un rôle?

Il y a différentes raisons. Dans chaque action que l’on fait, il y a un ensemble de raisons. L’histoire de la Vallée des roses ne correspondait pas à une histoire classique de Poussin, il fallait donc la différencier des autres. D’autre part, la mise en couleur directe se prêtait mieux à ce style de scénario, écrit sans effet technique, simplement, pratiquement en improvisant. Je ne savais pas véritablement à quel moment devait débuter l’histoire ni comment l’arrêter, j’évoquais les souvenirs de mon grand-père qui courrent jusqu’à aujourd’hui!

Ce n’est qu’en cours de route que je me suis rendu compte que le personnage principal était la maison. Le livre devait initialement s’appeler Dunkerque et mes copains Didier et Makyo (originaires de cette ville, Ndlr) m’ont fait remarquer que Dunkerque évoquait des choses assez négatives comme la guerre pour les gens qui n’y sont jamais allés. J’ai alors pensé à la Val/ée des roses, mais chez Dupuis, ils ont été assez méfiants, trouvant que ce titre avait une connotation mièvre, genre bouquin pour jeune fille en mal d’amour. J’ai insisté parce que je tenais à ce titre sentimental. Mais cela nous a attiré les foudres de l’écrivain Lucien Bodard qui a écrit un livre érotique sous le même titre. Je me suis senti un peu mal à l’aise vis-à-vis de Dupuis puisque j’avais insisté pour garder le titre et on a frôlé le procès.

Mon éditeur voulait intituler le livre Rosendaël qui est la traduction flamande de la Vallée des roses, mais j’ai estimé que pour le public francophone ce titre en couverture avec Théodore Poussin enfant aurait pu laissé croire qu’il s’agissait de l’histoire d’un petit garçon juif portant ce nom, Rosendaël. Quant au fond et à la forme de la Vallée des roses, je dirai que c’est sans doute l’album qui se rapproche le plus de ce que j’ai envie de faire, quelque chose de simple, direct et spontané. Je suis assez rompu aux procédés de narration, je tiens ça de mon admiration pour Dickens. Pendant longtemps, j’ai appliqué ce principe que l’auteur était un démiurge, un genre d’araignée qui tissait une toile savante dans laquelle le lecteur devait immanquablement s’engluer. Aujourd’hui, c’est un plaisir pour moi que de renoncer aux artifices. Je propose au lecteur une amicale petite conversation à laquelle il a envie de prendre part ou pas. Je ne le force pas, je n’essaie pas de le faire tomber dans un piège. Concernant la lumière du sud, je dois vous avouer qu’elle ne m’a été d’aucune utilité. Je la trouve en général trop crue. Moi ce qui me plaît dans la lumière, c’est l’ombre. La lumière de la Vallée des roses, c’est celle de mon enfance passée en Normandie… Je ne puisse jamais directement dans ce qui m’entoure. J’ai noté quelque part: « Je ne raconte pas ce que j’ai vu. Je m’inspire de mes rêves. Mais mes rêves s’inspirent de ce que j’ai vu. ».

Pour revenir au problème avec l’existence d’un livre portant le même titre, les éditions Dupuis ne s’étaient pas renseigné préalablement?

Ils ne le faisaient plus. Philippe Vandooren qui vient de l’édition traditionnelle (Marabout) avait le réflexe de le faire à une époque. Mais il est vrai que lorsqu’on publie des livres ayant pour titre Les Tuniques bleues dans la gadoue, il y a peu de risques que Tournier ou Modiano aient jamais écrit de livre portant ce titre ils ont donc décidé de ne plus le faire. Finalement il n’y a pas eu de procès, je ne savais pas que ce livre de Lucien Bodard existait, Vandooren le connaissait mais était persuadé que cela ne causerait aucun problème: car dans ce livre, la Vallée des roses évoque, symbolise, enfin vous m’avez compris… bref un roman érotique qui n’a rien à voir avec une bande dessinée tout public. Bodard avait fait écrire par son éditeur que nous avions 48 heures pour retirer l’album du commerce et m’accusait de l’avoir plagié ! J’avais prévu une réponse qui n’a finalement pas été envoyée afin d’éviter une polémique, dans laquelle j’expliquais que pour copier un auteur, il faut l’admirer, or pour moi, Bodard est un sous-Késsel et je considère que c’est une grave insulte…

Entretien réalisé par Dominique Poncet, Pierre-Marie Jamet, Frédéric Debomy et Philippe Morin, le 30 juin 1995.