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STANISLAS
extraits
1998 - n°34
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Nous n’entendions plus parler de Stanislas depuis quelques années, quasiment absent à l’Association, peu présent dans la presse enfantine à l’exception du petit livre Yvan Prince des Etoiles au 9° Monde, son absence nous manquait.Nous sommes allé le rencontrer chez lui à Vincennes, là nous avons découvert un auteur très absorbé dans la réalisation de son futur opus : La Vie d’Hergé (qui sortira en 1999). Nous avons voulu en savoir plus sur le créateur de Victor Levallois, Toutinox, Le Galérien et le Savant Fou qui nous a presque tout dit.

Stan, rappelle-nous brièvement ton parcours, ta formation, ton apprentissage, bref, tes débuts dans la bande dessinée?

On peut dire que je suis passionné par l’image dessinée sous toutes ses formes : timbres-poste, étiquettes de camembert, affiches publicitaires ou de cinéma, peinture…de la peinture  » pompier  » à la peinture abstraite, et bien sûr de la bande dessinée.

Ce que j’aime beaucoup dans ce travail, c’est l’interprétation de l’homme, de son environnement, et ce qu’il raconte, que les messages soient futiles ou graves. J’ai toutefois une nette préférence pour le message futile, et toutes ces bandes dessinées bien dessinées et bien racontées que j’ai lues dans mon enfance… Les grands classiques, qui vous transportaient dans un univers d’évasion : bien sûr Tintin, Blake et Mortimer, Yoko Tsuno, les bons Spirou de Franquin, Gil Jourdan, etc…Toutes ces BD influenceront tout mon travail à venir, avec bien sûr des apports graphiques, littéraires ou autres de toutes sortes : Saint-Ogan, Sempé, Simenon, Le Corbusier.

As-tu fait ton apprentissage dans les fanzines?

Pourquoi pas. En tous les cas, j’attache beaucoup d’importance à cette période de mon travail. J’en garde de chouettes souvenirs. Le tout premier numéro a été Electrode : un fanzine créé par une association culturelle parisienne de BD où je me rendais tous les samedis. Je me souviens, c’était près de Montparnasse ; il y avait là un petit groupe de passionnés de BD, qui est je pense à l’origine de mon métier.

Après Electrode, nous avons créé Recto-Verso. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré J.C. Menu qui, de son côté créait Le Lynx à Tifs. Il y avait chez lui, une volonté de placer la barre très haut qui collait bien à mon état d’esprit. Et très vite, tous les deux, nous avons décidé de créer le plus beau fanzine du monde. Entretemps, je participais à plein d’autes numéros de fanzines à droite, à gauche : Cholestérol, Gabor Kao, Gargouille, PLG, etc. Ce qui me permettait de me faire la main, notamment avec mon personnage fétiche du moment qu’était Hector Gaulois.

De son côté, Le Lynx à Tifs accueillait Matt Konture, puis perdait ses cheveux et devenait Le Lynx : une revue cartonnée mégalo qui devait disparaître dans la cave des mes parents, suite à la faillite frauduleuse de son diffuseur.Après cette expérience malheureuse, Matt, Menu et moi étions mûrs pour créer quelque chose de professionnel et durable. Ce fut après l’intermédiaire de Labo, édité par Futuropolis, la création avec quatre autre copains : Mokeit, David B., Killoffer, Lewis de l’Association.

Avant la naissance de l’Association, avais-tu déjà publié des albums de bandes dessinées?

Oui, c’était l’époque Futuropolis. Là encore, j’en garde de bons souvenirs. C’était la fameuse collection X : il y a d’abord au La Grande Course, mon premier album que j’ai dû proposer trois fois avant de convaincre l’éditeur. Puis, Toutinox Détective, que j’ai préféré oublier dans un carton au profit du Pigeon, une chouette histoire scénarisée par Götting et fignolée par Berbérian.

Après ces 2 X, débarque Victor Levallois.

Un jour, je reçois un coup de téléphone : un type, sûr de lui et bien bavard me raconte qu’il a écrit un scénario de bande dessinée et qu’il cherche un dessinateur. Je lui rend visite, c’était Laurent Rullier, un conteur fantastique. J’ai tout de suite eu l’envie de me lancer dans l’aventure de Victor Levallois. Après plusieurs essais et plusieurs rencontres avec différents éditeurs, les éditions Milan nous ont donné le feu vert. Et ce fut en fait aux éditions Alpen, que naquit Victor Levallois.

Qui est Victor Levallois?

L’idée toute simple de Laurent, est de raconter la vie d’un petit bonhomme de cette fin de 20° siècle : de la dernière guerre à aujourd’hui. Il y a des multitudes d’histoires à raconter. Victor serait tantôt acteur, tantôt témoin d’événements plus ou moins historiques ou même quotidiens.Avec ces deux premiers albums, il a donc connu la Guerre d’Indochine avec le troisième : la reconstruction industrielle de l’après-guerre. Puis, par exemple, la guerre d’Algérie, le mur de Berlin, un tournage de péplum à Cinecitta, le Swinging London, etc, etc.

Mais le plus important dans cette bande dessinée, c’est sa modernité malgré une apparence classique. Victor, est un personnage fondamentalement humain. Il vit des histoires d’amour, il a des problèmes de fric, il peut rencontrer des méchants sympathiques et des gentils antipathiques. Il est un personnage de bande dessinée moderne, sans les tabous et censures dont étaient victimes les parents spirituels : Tintin, Gil Jourdan, Spirou, etc.Hélas, le pire ennemi de Victor n’aura pas été un méchant  » Olrik  » ou autre accident de voiture spectaculaire, mais notre éditeur qui finira par le supprimer au bout de 3 albums (alors qu’un quatrième tome était entièrement écrit, Le Diable qui Riait). Pas assez rentable. Alpen-Humanos a préféré éditer du Manara, des sous-Moebius et autres bédés branchées n’intéressant que quelques parisiens.

Il n’y aura donc plus de Victor?

Je ne sais pas.

Parle-nous maintenant des petites bandes dessinées publiées après Victor?

Oui, il est sûr que j’aurais aimé enchaîner les Victor les uns derrières les autres. Mais ça n’a donc pas été possible. Il faut que vous sachiez aussi que le métier qui me fait vivre est celui d’illustrateur. C’est pour moi un grave problème d’équilibre d’ordre financier et professionnel. Et ça me prend la tête. Je n’ai jamais connu de succès de librairie en bande dessinée. La B.D. est un travail très long et qui, pour moi, n’est pas rentable du tout. Je dois donc en plus gagner ma vie avec mon second métier : illustrateur. C’est un métier facile, passionnant et bien payé. Parfois, j’envisage d’abandonner la B.D. au profit de l’illustration ce qui me permettrait de vivre en  » bourgeois du dessin « . Mais ma passion l’emporte toujours et m’impose de vivre en  » moine de la bande dessinée « . Je ne sais pas si je tiendrai le coup longtemps, j’ai aussi une vie de couple à laquelle je tiens, et un jour une vie de famille qui m’interdira tout sacrifice. En fait, j’ai parfois le sentiment d’être arrivé 10, 15 ans trop tard. En effet, à l’époque, la bande dessinée pouvait exister grâce à des supports tels que Métal Hurlant, (A Suivre), qui permettaient à un dessinateur de rencontrer son public plus facilement. Alors qu’aujourd’hui, sortir un Victor Levallois en librairie, sans pré-publication, c’est comme jeter une bouteille à la mer.

Victor Levallois n’est-il pas en porte-à-faux dans le monde de la bande dessinée avec son graphisme plutôt pour enfants et un scénario plutôt pour adultes?

Victor est effectivement une bande dessinée ambiguë, avec son graphisme stylisé plutôt classique, et son scénario adulte plutôt moderne. Mais moi, j’adore l’ambiguïté, c’est bien plus intéressant que le conformisme attendu, qu’il soit punk ou bourgeois.

L’éditeur n’a pas voulu comprendre cette ambiguïté, et c’est dommage. Je me souviens de quelques commerciaux lourdingues qui pensaient pouvoir vendre du Victor comme du Boule et Bill. Il y a donc erreur sur la personne. Ces trois albums font  » BD pour enfants  » alors que la cible idéale de Victor devrait être beaucoup plus large. Pour moi, une bonne BD devrait pouvoir être lue aussi bien par des jeunes ados que par des adultes. Si Victor poursuit son existence quelque part, il faudrait réfléchir sérieusement à ce problème. Je suis persuadé que ce concept ambigu est viable.

Ne serais-tu pas tenté par une bande dessinée qui s’adresse franchement pour les enfants?

Si, bien sûr. J’ai essayé, mais en général, les éditeurs spécialisés prennent les enfants pour des cons et imposent bien souvent une bande dessinée classique et gnan-gnan. Je pense qu’un jeune lecteur est capable d’apprécier, bien plus qu’un adulte, l’originalité dans la création. Or, je ne peux pas créer librement avec un Directeur de Collection derrière mon dos. Et c’est dommage, parce que le jeune lecteur est un futur lecteur adulte. Et il est à parier qu’un enfant qui n’aura lu que des conneries commerciales, aura plus de risques, une fois adulte, de lire du Glénat, du Delcourt, et autres vulgarités. C’est préoccupant pour l’avenir de la bonne B.D.

Et Le Savant Fou dans Je Bouquine?

J’aime beaucoup faire du Savant Fou. C’est du strip d’humour pour enfants. Et là, Je Bouquine me laisse complètement libre. Et cette liberté, je la dois à Thierry Martin, c’est un chouette dessinateur pas con du tout, à qui Bayard Presse a demandé de rajeunir Je Bouquine. Il a embauché une équipe de dessinateurs intéressants et a su leur laisser une liberté de création.

Revenons à Victor Levallois : ne pouvait-il pas vivre sa vie dans Lapin à l’Association?

Lapin, c’est un laboratoire tiré à peu d’exemplaires, réservé aux amateurs éclairés. Insuffisant pour un Victor Levallois qui devrait se vendre à des millions d’exemplaires ! Mais j’aime beaucoup Lapin, il m’a permis de créer Le Galérien (qui n’a pas connu de succès de librairie), il m’a aussi permis de dessiner Le Passage du Pourquoi-Pas, sur des très beaux textes d’Anne Baraou (qui existera en album fin 1999). Le Galérien, comme le Passage du Pourquoi-Pas, sont pour moi des récréations bien agréables, après les bandes dessinées lourdes et fastidieuses comme Victor Levallois. Editer Victor à l’Association serait une belle idée, les albums seraient très beau, sans doute en noir et blanc et pourraient trouver un petit public de lecteurs intelligents et de bon goût. Mais, hélas, pour des problèmes financiers essentiellement, cela ne serait pas possible. Il me faut un éditeur capable de me donner suffisamment d’avances sur droits d’auteurs pour réaliser le travail, et capable d’éditer un minimum de 10.000 exemplaires d’albums, pour rentabiliser l’affaire.

J’ai un petit problème avec l’Association, le sentiment d’avoir le cul entre deux chaises. La Bande Dessinée que je préfère est directement issue des grands classiques de mon enfance. Alors que l’Asso fait tout pour s’en éloigner, et attire de ce fait une armée de dessinateurs  » intello-grunges  » qui auraient tendance à me marginaliser. J’ai même croisé quelques adhérents lecteurs qui s’étonnaient de me voir dans l’équipe de l’Association. Des gens un peu bêtes qui m’avaient mis dans le sac fourre-tout  » Ligne Claire « . Ces gens-là croient que je ne suis qu’un dessinateur de « 4 CV », et c’est très pénible.

La Ligne Claire, c’est quoi pour toi?

Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires en images, de façon lisible, intelligente et pas ennuyeuse. De porter un regard moderne sur l’aventure dessinée. Mes influences Ligne Claire sont très variées : de Saint-Ogan à Hergé, en passant par Sempé, mais aussi Le Corbusier en Architecture, et Simenon en Littérature. Simenon a réussit à développer une psychologie très profonde chez ses personnages, avec un minimum de mots. Il racontait lui-même une anecdote que je trouve très belle : il écrivait son histoire et une fois le livre fini, il le prenait entre deux doigts, le secouait, et les mots inutiles en tombaient. Il restait l’essentiel. C’est pour moi une très belle définition de la Ligne Claire.

Tu n’es pas tenté par le courant de la BD autobiographique?

C’est vrai. Ce genre est apparu un peu en même temps que l’Association et il s’est imposé tout seul. Après Maus de Spiegelman chez Flammarion. Il y a eu l’Association entre autres 3 autobiographies que j’ai beaucoup aimées : celles de Menu, David B. et Blutch mais la vie des gens a priori ne m’intéresse pas, à part peut-être celle de personnages hauts en couleurs comme Simenon, Henri de Monfreid, Marcel Dassault, etc. Quand à ma vie, elle ne regarde personne.

Si nous comprenons bien, tu préfères raconter la vie d’Hergé plutôt que la tienne?

Oui. C’est mon travail actuel, et ce n’est pas ma première biographie. J’avais déjà dessiné pour I Love English, 8 pages de bande dessinée sur la vie des Beatles. Puis, dans Toutinox, un peu à la manière des Oncle Paul, des documentaires technologiques où l’on croise quelques-unes de mes idoles : en vrac, Gagarine, Von Braun, Bugatti, Le Professeur Piccard, etc. Le tout réuni dans un joli petit livre : Toutinox Raconte… (chez PMJ éditeur).

Revenons-en à Hergé.

Quand j’étais petit, je lisais son travail avec passion, et je m’étais juré de le rencontrer un jour. Cela ne s’est pas fait. Après la triste fin de Victor Levallois, Yves Boniface, des éditions Reporter, me téléphone un jour pour me soumettre un fantastique projet : une biographie en bande dessinée de Hergé, scénarisée par José-Luis Bocquet et par Jean-Luc Fromental. Au début, j’ai eu un peu peur, puis je me suis lancé dans la bagarre. C’est un travail long et fastidieux comme les Victor et tout aussi passionnant. Pour en savoir plus, je vous invite à acheter l’album qui devrait paraître en 1999.

Sa sortie sera certainement un événement. Peux-tu nous en dire plus?

Non, non c’est inutile.

Bon, et tes autres projets pour conclure?

La Vie d’Hergé chez Reporter, donc, Le Passage du Pourquoi Pas à l’Association, un recueil du Savant Fou chez P.M.J. et puis après, on verra. J’aimerai faire de la Science-Fiction, du polar, etc.

Interview réalisé par Pierre-Marie Jamet et Thomas Berthelot en juin 1998 et revue et corrigée par Stanislas en Octobre 1998.